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19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 09:58

       Si, comme Pierre Rosanvallon le soulignait déjà il y a une vingtaine d’années (1) « L’Etat comme problème politique, ou comme phénomène bureaucratique, est au cœur des passions partisanes et des débats philosophiques », il reste « une sorte de non-objet historique » si l’on considère « le très petit nombre de travaux consacrés à l’histoire de l’Etat français ».

      Dans un blog qui se donne pour tâche de reprendre un ensemble de questions concernant l’histoire de la fonction publique et du syndicalisme des fonctionnaires, il n’est pas trop tard pour commenter des écrits et des faits plus ou moins anciens qui se rattachent aux rapports du mouvement syndical avec les questions de l’Etat et des services publics.

 1-Pierre Rosanvallon, L’Etat en France de 1789 à nos jours, Editions du Seuil, 1990.

                                                                        O

     Dans le cadre d’un ensemble de travaux consacrés à la Charte d’Amiens, texte fondamental adopté par le IXe congrès de la CGT en octobre 1906, Danièle Lochak, professeur de droit, a produit une étude intitulée Les syndicats dans l’Etat ou les ambiguïtés d’un combat. Cette étude se présentait comme une réflexion s’appliquant au syndicalisme des fonctionnaires dans ses rapports avec le syndicalisme ouvrier et avec l’Etat de la fin du XIXe siècle à nos jours. Elle affirmait que la réflexion théorique du mouvement syndical sur l’Etat  était faible ou inexistante et  trouvait même dans cette affirmation la justification d’un recours, pour les éléments historiques  servant de fondement à sa thèse, à des travaux de divers auteurs qui – à l’exception de Jeanne Siwek-Pouydesseau dont plusieurs ouvrages sont consacrés au syndicalisme des fonctionnaires- ne pouvaient être considérés comme spécialement compétents en la matière, et se citaient mutuellement sans avoir eux-mêmes procédé à de véritables recherches dans les documents et archives disponibles et dans les innombrables publications du mouvement syndical.

    Cette étude énumérait dans une succession de qualificatifs les  ambiguïtés, les contradictions, les ambivalences, voire le double langage  et les retournements historiques du mouvement syndical. Détruire l’Etat mais sauvegarder le service public, Prolétaires exploités mais fonctionnaires protégés, Combat de classe mais  défense corporatiste, Subversion  ou intégration, tels  étaient  les titres des quatre chapitres.

    Il s’agissait en premier lieu d’étayer la thèse selon laquelle le « syndicalisme intégral » ou le « syndicalisme révolutionnaire » du début du XXe siècle se donnait pour objectif de « détruire l’Etat ». Mais l’exposé qui en était  fait reconnaissait que la doctrine restait «  assez floue », qu’elle était marquée de divergences, qu’elle  était  défendue par des minorités et  constatait  que la Première Guerre mondiale a accentué le déclin de ce syndicalisme et celui des thèses anarchistes au sein du mouvement ouvrier.

     Cette  tentative de caractériser le syndicalisme des fonctionnaires dans cette période ignorait un certain nombre de données essentielles. D’abord que ce mouvement était encore composé d’associations professionnelles et non de syndicats, dont l’existence était interdite et faisait l’objet, en plusieurs circonstances, de l’action répressive des gouvernants.

     Cette étude  ne traitait pas des orientations et des actes des gouvernements de la IIIe République – d’ailleurs eux-mêmes  ambigus et contradictoires- et de la jurisprudence du Conseil d’Etat auxquels  se heurtait le mouvement associatif et syndical naissant des fonctionnaires. Autrement dit cette vision unilatérale des positions syndicales passait à côté d’un aspect déterminant : le fait que les positions syndicales étaient largement conditionnées  par la politique gouvernementale et se développaient en  résistance et en riposte.  Au lieu de consacrer des pages à tenter -sans y parvenir- d’accréditer l’idée que le syndicalisme des fonctionnaires se serait empêtré dans des contradictions insurmontables, il eût été plus simple de constater que les fonctionnaires de l’époque voulaient obtenir la « capacité syndicale », de traiter des éléments attestant les conditions dans lesquelles ils ont agi pour faire prévaloir cette revendication à laquelle ils ne renonceront jamais, et d’exposer ensuite   comment cette question sera tranchée en fait  dans l’entre-deux-guerres et en droit au lendemain de la Libération.

       L’étude estimait que dès l’entre-deux-guerres et de façon plus nette encore après la Libération, l’attitude des syndicats vis-à-vis de l’Etat a changé. Mais au lieu de se référer aux travaux qui ont décrit l’histoire du syndicalisme des fonctionnaires et de ses rapports avec l’Etat avant la Seconde guerre mondiale, elle  s’affirmait  contrainte par une carence des analyses syndicales de recourir à des « prises de position ponctuelles » pour arriver « à dégager les principales caractéristiques de l’attitude des syndicats ».

     Ainsi Alain Le Léap  offrirait « l’illustration la plus parfaite » d’un « opportunisme théorique qui s’embarrasse peu de fidélité aux dogmes » dans la préface du livre de « son successeur René Bidouze ». Oubliant ou ignorant que Le Léap exerçait (pendant les deux premières années de l’UGFF) la  responsabilité de secrétaire général de  cette organisation l’précisément dans la période d’élaboration du statut général des fonctionnaires  à laquelle Jacques  Pruja secrétaire général adjoint coopérait activement avec le cabinet de Maurice Thorez, l’étude le citait longuement pour affirmer qu’il décrivait « rétrospectivement » l’époque de la Libération dans des termes « plus gaulliens que révolutionnaires ».

      Plus loin c’est Georges Séguy qui  était épinglé pour avoir affirmé lors de la célébration du 30e anniversaire du statut général des fonctionnaires, que les travailleurs du secteur privé constituent  la classe ouvrière « proprement dite » au nom d’une CGT « oublieuse des positions défendues dans le passé »  (c’est-à-dire en fait celles qu’on lui prête  pour les besoins de la démonstration ) selon lesquelles  « l’Etat est un patron comme les autres et les fonctionnaires des salariés comme les autres ».

    Sur ces bases on affirmait que les syndicats de fonctionnaires auraient été marqués par deux « retournements historiques » remarquables  liés entre eux : « Jadis prolétaires en lutte contre un Etat-patron à abattre, les fonctionnaires en sont progressivement venus à se considérer comme les garants de la pérennité du service public. Parallèlement le statut, jadis considéré comme une marque d’inféodation à l’Etat-patron, est désormais présenté non seulement comme une protection du fonctionnaire, mais à travers lui du service public, voire de l’ensemble des travailleurs ».

    Les considérations plus ou moins habituelles sur le statut général des fonctionnaires  venaient  alors  tout naturellement comme un exercice obligé dans ce contexte de la pensée  des élites politico-intellectuelles agrémenté de quelques outrances  sur l’abandon du « Grand soir », sur l’idée que l’adoption du statut aurait pu impliquer « l’intégration à l’appareil d’Etat », sur « l’idéal autogestionnaire » qui se serait « mué en une sorte de cogestion qui n’ose pas dire son  nom »…

    Quel que soit le but poursuivi par l’auteur, de telles spéculations intellectuelles étaient  de nature à porter atteinte à la légitimité et à l’efficacité du combat syndical. On nous permettra d’opposer  à ce système de pensée et d’expression une démarche caractérisée à la fois par des  études historiques et juridiques fondées sur les matériaux et les méthodes classiques de la  recherche  et sur l’incontournable expérience individuelle ou collective acquise dans l’exercice de responsabilités syndicales et administratives.

 

 

 

 

 

 

 

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Ecrit par René Bidouze René BIDOUZE - dans Histoire
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  • : Des articles et des points de vue sur la Fonction Publique, le syndicalisme et la Commune de Paris
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Auteur

  • René BIDOUZE
  • En un demi-siècle, j’ai fait le « tour de la table » de la politique de la fonction publique comme syndicaliste, directeur du cabinet du ministre, conseiller d’Etat en service extraordinaire,  auteur d'ouvrages.
  • En un demi-siècle, j’ai fait le « tour de la table » de la politique de la fonction publique comme syndicaliste, directeur du cabinet du ministre, conseiller d’Etat en service extraordinaire, auteur d'ouvrages.

Eléments biographiques

  Né le 2 décembre 1922 à Jurançon (Pyrénées-Atlantiques)

 

-Fonctionnaire

 Receveur divisionnaire des Impôts honoraire

 

-Dirigeant national du mouvement syndical des fonctionnaires (1958-1978)

  Secrétaire du Syndicat national des Contributions indirectes 1958-1963

  Secrétaire général de la Fédération des finances CGT 1963-1970

  Secrétaire général de l’Union générale des fédérations de fonctionnaires (UGFF) et

  Membre du conseil supérieur de la fonction publique 1970-1978

  Membre de la commission exécutive de la CGT 1969-1975.

 

  Membre du conseil d’administration de l’Institut CGT d’histoire sociale.

 

-Directeur du cabinet du ministre de la fonction publique et des réformes administratives  (juin 1981-novembre 1983).

 

-Conseiller d’Etat en service extraordinaire (novembre 1983-novembre 1987).

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