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15 mars 2015 7 15 /03 /mars /2015 11:28

Aujourd’hui, le débat sur la fonction publique prend de nouvelles dimensions. Traditionnellement limité dans le cadre de travaux juridiques ou de science administrative il vient s’insérer de diverses façons dans les investigations de la sociologie.

Cette dernière permet en effet d’appréhender les profondes transformations qui affectent les différents groupes sociaux, et parmi eux ceux qui englobent les agents des fonctions publiques, d’éclairer les effets de la politique de l’Etat et des collectivités publiques sur les structures de notre société, et d’établir autant que possible les liens entre tous ces éléments pour une ouverture sur les perspectives du XXIe siècle.

Sur le plan juridique et institutionnel, les hauts fonctionnaires se situent en dehors des normes générales de la situation de l’ensemble des agents de l’Etat et des collectivités territoriales. Sur le terrain sociologique, on peut les situer dans « les nouvelles classes moyennes supérieures » et certains font même partie des classes dominantes.

Les millions de fonctionnaires et agents publics se situent en partie dans le groupe des sept millions d’ouvriers et principalement dans celui des huit millions d’employés dont la croissance depuis vingt ans est due à la tertiarisation de l’économie et à la féminisation, constituant ensemble la moitié de la population active à laquelle se joignent des millions de retraités.

Par leur niveau de rétribution, leurs qualifications et leurs fonctions, et par leur propre sentiment d’appartenance, les fonctionnaires des catégories A et B font certainement partie du groupe des « nouvelles classes moyennes salariées », et ceux de la catégorie C dont les métiers ont subi des évolutions aussi profondes que ceux du secteur privé, peuvent au moins en partie se rattacher à ce qu’on a appelé le « prolétariat des services ». Mais il faut bien reconnaître que les limites et le contenu de ces groupes sociaux sont imprécis et méritent des analyses plus fines, notamment quand on examine les transformations récentes.

Il y a un quart de siècle, les responsables de la CGT se référaient, pour définir l’orientation de leur action, à ce qu’ils appelaient un « syndicalisme de masse et de classe » et le mouvement syndical des fonctionnaires affilié à cette centrale se réclamait clairement de sa solidarité avec la « classe ouvrière ». Il n’est pas nécessaire de traiter ici des profondes transformations du monde ouvrier au cours de ces dernières décennies dans une économie capitaliste mondialisée, ou des questions qui peuvent se poser à propos des classes sociales et de leurs corollaires que sont la « conscience de classe » ou la « lutte des classes » qui traversaient la société industrielle.

C’est une banalité de dire que les temps ont changé. Encore faut-il analyser les changements qui affectent le monde des « travailleurs de la fonction publique », comme on les appelait parfois, et tenter d’en tirer des vues aussi claires que possible pour l’avenir.

Pierre Rosanvallon et Thierry Pech, évoquant « le chômage, l’exclusion, l’insécurité sociale, la ségrégation territoriale, les sentiments de déclassement » qui « dessinent un monde amer », estiment que « la société française a profondément changé depuis la fin des Trente glorieuses, mais que tout se passe comme si on ne le savait pas encore ». Ils soulignent l’urgence de fonder une « nouvelle critique sociale ». Examinant « la crise démographique des nouvelles classes moyennes » le sociologue Louis Chauvel distingue trois générations :

-celles nées avant les années quarante, venues trop tôt pour connaître les modifications les plus rapides de la structure sociale ;

-les premières générations du baby-boom qui ont fait l’expérience d’une révolution structurelle sans précédent grâce à des investissements publics massifs propres à l’expansion des services publics ;

-les suivantes, qui au mieux ne connaissent plus de grands progrès par rapport aux précédentes.

Il note que le mouvement d’extension des « nouvelles classes moyennes salariées » a marqué « les couches sociales correspondant aux catégories B de la fonction publique, aux instituteurs, aux infirmières et aux travailleurs sociaux, aux techniciens, bénéficiant de salaires situés aujourd’hui un peu au-dessus de 1500 euros mensuels, typiquement employés dans le public, les grandes entreprises ou les collectivités locales. » S’interrogeant sur ce qui se passe en France depuis vingt ans, il répond : « Entre les nouveaux postes disponibles et les jeunes candidats potentiels susceptibles d’y prétendre -au vu de leur diplôme, de leur origine sociale et de leur genre- un rift béant s’est formé. » On sait que les nouveaux arrivants sur le marché du travail connaissent des destins socioprofessionnels significativement moins brillants que leurs aînés il y a dix ou vingt ans, et que les jeunes sont plus exposés à un cumul de difficultés concernant l’accès au logement, à la propriété, à l’emploi... Les sociologues s’accordent à penser que depuis une trentaine d’années, notre pays a traité les jeunes comme une « variable d’ajustement ». C’est une « jeunesse sans destin ». On parle aussi maintenant de l’émergence du « travailleur pauvre ».

Tel économiste estime que « Les professions intermédiaires se divisent de plus en plus profondément entre une fonction publique surdiplômée, agressée par le rétrécissement du périmètre de l’Etat, et des classes moyennes du privé de plus en plus menacées par l’insécurité professionnelle. » Les sociologues constatent que « l’ascenseur social » est en panne, et certains avancent même l’idée qu’en réalité c’est un « descenseur social » qui fonctionne.

Ces éléments de la sociologie contemporaine formulés avant même la crise profonde dans laquelle le monde est plongé, permettent de mieux comprendre les phénomènes de déstabilisation, de déclassement, de décrochage des générations qui affectent les salariés et parmi eux des fonctionnaires confrontés à la politique salariale de l’Etat et autres aspects de la politique générale de la fonction publique.

Le sociologue Eric Maurin considère quele phénomène dominant de la société française, qu’il qualifie de « société à statut » est la « peur du déclassement » présentée comme« l’angoisse » pour chaque Français, et plus précisément pour chaque salarié- qu’il appartienne au secteur privé ou au secteur public- de perdre ce qui constitue sa situation, c’est-à-dire l’emploi, le salaire, les prérogatives. » « En un mot son statut » précise-t-il dès les premières lignes de l’ouvragequi insiste sur la notion de « protection » qui en serait la caractéristique essentielle.

Le terme « statut » constamment utilisé dans le cours de l’ouvrage, a donc un sens général. Il s’applique avant tout aux travailleurs du secteur privé, dans des analyses qui comportent néanmoins de nombreuses références à la fonction publique et à l’attrait qu’elle exerce auprès des jeunes, sans pour autant échapper à un accroissement spectaculaire du nombre des « fonctionnaires surdiplômés », principalement dans les périodes de crise et de récession. L’auteur s’engage d’ailleurs dans ce qu’il appelle dans le titre même de l’ouvrage, une « sociologie des récessions ».

Dans les analyses relatives à la fonction publique et à la situation des fonctionnaires, le terme « statut », s’il recouvre les mêmes données générales, n’en a pas moins une signification juridique précise désignant les textes législatifs, réglementaires constituant le « statut général des fonctionnaires », le cas échéant la jurisprudence qui l’accompagne, ainsi que le système général des rémunérations et celui des retraites dotés de caractères spécifiques.

L’auteur étudie, dans les crises que la France a traversées, le phénomène de « l’anxiété de ceux dont le statut pourrait être menacé ».La « sociologie des récessions » qu’il propose se situe sur un « triple registre social, psychologique et politique » et s’applique en premier lieu aux périodes 1974 et 1993, au cours desquelles s’est produit un afflux de candidatures aux concours de la fonction publique. Il note que « pour la première fois depuis trente ans, une majorité de Français estime que leurs conditions de vie vont se dégrader dans les années à venir. Sans doute faut-il intégrer dans ces considérations le fait que si la fonction publique continue à recruter chaque année un nombre appréciable de nouveaux agents le non remplacement d’une partie des fonctionnaires partant à la retraite restera un des éléments permanents de la politique gouvernementale.

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Ecrit par René Bidouze René BIDOUZE
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  • René BIDOUZE
  • En un demi-siècle, j’ai fait le « tour de la table » de la politique de la fonction publique comme syndicaliste, directeur du cabinet du ministre, conseiller d’Etat en service extraordinaire,  auteur d'ouvrages.
  • En un demi-siècle, j’ai fait le « tour de la table » de la politique de la fonction publique comme syndicaliste, directeur du cabinet du ministre, conseiller d’Etat en service extraordinaire, auteur d'ouvrages.

Eléments biographiques

  Né le 2 décembre 1922 à Jurançon (Pyrénées-Atlantiques)

 

-Fonctionnaire

 Receveur divisionnaire des Impôts honoraire

 

-Dirigeant national du mouvement syndical des fonctionnaires (1958-1978)

  Secrétaire du Syndicat national des Contributions indirectes 1958-1963

  Secrétaire général de la Fédération des finances CGT 1963-1970

  Secrétaire général de l’Union générale des fédérations de fonctionnaires (UGFF) et

  Membre du conseil supérieur de la fonction publique 1970-1978

  Membre de la commission exécutive de la CGT 1969-1975.

 

  Membre du conseil d’administration de l’Institut CGT d’histoire sociale.

 

-Directeur du cabinet du ministre de la fonction publique et des réformes administratives  (juin 1981-novembre 1983).

 

-Conseiller d’Etat en service extraordinaire (novembre 1983-novembre 1987).

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